Entretien avec Awat Ali Mohammed, président en 
cavale du groupe Nalia, et de la NRT au Kurdistan
PM:12:57:23/12/2017

Interview réalisée par notre correspondante, Rojbin Muslim, à Suleymaniyeh.
Nous rencontrons Awat Ali Mohammed au centre Metro pour le plaidoyer sur les droits des journalistes. Awat Mohammed est le président du groupe de médias Nalia. Suite à la fermeture manu militari de leur chaine de télévision NRT, il est entré dans la clandestinité pour éviter toute atteinte à sa vie. Emblématique au sud-Kurdistan (Irak), la NRT est l’objet de harcèlements réguliers par les forces de l’ordre qui lui reprochent sa libérté d’expression et son ton critique envers le leadership kurde en Irak, notamment les dirigeants du PDK.

Pouvez-vous nous expliquer la situation dans laquelle nous nous trouvons et qui a poussé les autorités à faire fermer la plupart des médias de votre organisation ?

Il y a trois jours, des démonstrations ont commencé à s’étendre dans des villes moyennes comme Shamshamal et Ranyeh, et puis par la suite aussi dans Suleymanyeh. Elles se sont étendues à toute la zones sous contrôle de l’UPK. Nous avons couvert les évènements. Durant l’exercice de notre travail, nous n’avons pas reçu de menaces ou d’appels visant à nous intimider. Mais il y a deux jours, à 19h exactement, une centaine d’agents des forces de sécurité ont attaqué les bureaux de la NRT. Ils ont fermé les trois stations de télévision, la NRTST, la NRT2 et la NRT Arabic ainsi que d’autres médias du groupe Nalia que je préside. Puis ils ont demandé au directeur de technologie de fermer les sites web. J’ai été arrété pendant plus de quatre heuresn et mes téléphones ont été confisqué. Ils m’ont ensuite emmené au centre des Asaïsh (services de renseignements) pour m’interroger. Ils ont fermé tous les bureaux de la NRT, confisqué et endommagé beaucoup de notre matériel de vidéotransmission. Ils ont également confisqué les caméras de surveillance et les enregistrements dans et autour du bâtiment.

Vous êtes temporairement entré dans la clandestinité pour éviter une nouvelle arrestation ou un kidnapping, ne craignez-vous pas d’être traqué avec votre téléphone ?

Je n’utilise plus mon téléphone, seulement des applications comme Viber et Whatsapp, mais je crains un enlèvement car il n’y a plus de lois au GRK. Nous sommes sous occupation militaire. Jusqu’à maintenant, le sort du fondateur de notre groupe de médias, Shaswar Abdelwahed et inconnu. Il a été enlevé il y a deux jour également. Beaucoup de gens ont été arrétés dans Suleymanyeh et nous savons rien de leur situation.

Quelle est la raison qui a poussé le gouverneur de Suleymanyeh de faire appel au gouvernement régional pour faire fermer la NRT ?

C’est pour tenter de nous empêcher de véhiculer le message des manifestants. Ils espèrent calmer la situation en faisant cela.

Ils vous accusent de pousser les gens à l’émeute ?

Oui. Mais d’autres médias couvrent les émeutes, comme KNN, mais ils n’ont pas étés inquiétés. C’est parce qu’ils sont affiliés à un parti politique [le parti Gorran]. Nous n’avons aucun parti pour nous soutenir. C’est pourquoi nous sommes aisément la cible des autorités.

Mr. Shaswar Abdelwahed, qui a fondé NRT, a aussi lancé son propre mouvement politique, [New Generation], et il a des ambitions politiques.

Il est proche de NRT depuis qu’il a créé le groupe, mais il est en dehors de notre média. Il n’a pas de parti politique, mais un simple mouvement. Il est le fondateur de NRT et de ce mouvement politique, mais il n’a pas d’influence sur notre fonctionnement. Notre média [Nalia] est indépendant et se finance par la publicité.

Pourquoi et comment ces manifestations ont-elles vu le jour ?

Depuis le fiasco diplomatique du référendum, le gouvernement est fragilisé. Et comme il ne peut plus payer les salaires des fonctionnaires à plein depuis longtemps, les choses ont commencé à se détériorer. Les efffets de l’embargo irakien sur l’aéroport notamment se font sentir. Les fonctionnaires n’ont pas été payés depuis deux mois et demi. C’est pour cela que la situation explose.

Pourquoi des partis d’opposition comme Gorran ont-ils étés attaqués alors qu’ils sont dans l’opposition depuis longtemps et qu’ils n’ont pas cessé d’appeller à plus de transparence ?

Les manifestants s’en sont pris à tous les partis sans distinctions car ils leur reprochent à tous l’état des choses actuelles.

Pensez-vous, comme beaucoup le prétendent, qu’il y a une main invisible derrière les manifestants qui tentent de déstabiliser le pays au bénéfice d’une puissance extérieure ?

Je ne crois pas. La situation est suffisament dégradée du point de vue économique et politique pour comprendre la colère de la rue. Le gouvernement du GRK accuse certains partis, mouvements ou des puissances étrangères d’être derrière les manifestations, mais je n’y crois pas. Ce n’est pas la première fois que nous faisons face à ce genre d’instabilité. Ce fut le cas en 2011, en 2012, en 2015… Mais c’est la première fois qu’on recense autant de victimes [une douzaine], d’arrestations [plus de 200] et une réponse si ferme de la part du gouvernement régional.

Pourquoi ces manifestations n’ont-elles pas vu le jour dans les territoires sous contrôle du PDK ?

Le PDK de Mustafa Barzani contrôle sa sous-région avec une main de fer et ne laisse jamais émerger la moindre manifestation qu’elle ne prévoit pas. La région de Suleymanyeh, historiquement sous le contrôle de l’UPK jouit d’une plus grande liberté d’expressions. Tous les partis d’opposition sont basés dans la région de Suleymanyeh. Toutes les manifestations, les mouvements de contestation ont toujours vu le jour à Suleymanyeh, même à l’époque de Saddam Hussein. C’est dans la culture de la ville que de tolérer la liberté de pensée.

Que va-t-il arriver à la NRT ?

Le document contraignant à la fermeture de la NRT est valable pour une semaine, mais rien ne dit qu’il ne sera pas étendu d’ici-là. Le raid des forces de sécurité sur la NRT n’avait aucun mandat légal. Par la suite, le gouverneur de Suleymanyeh qui est  personnellement intervenu auprès du ministre de la culture pour faire fermer notre média a préféré s’appuyer sur un décret officiel. Mais c’est de la poudre aux yeux. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Nous ne savons pas si ils vont choisir de nous laisser reprendre nos activités ou si ce muselage va se perpétuer.

Votre couverture des évènements n’a-t-elle pas été trop apologétique des fauteurs de troubles ?

On nous accuse d’avoir incité à la violence, mais nous n’avons rien fait de la sorte.

Des personnes interviewés par votre chaine ont appellé à l’insurrection et au démantèlement du GRK.

Nous avons fait une couverture en direct des évènements. Les personnes qui se sont exprimés devant les caméras reflétaient l’état d’esprit de la foule au moment des manifestations. Qui peut nous accuser de manquer de déontologie à ce niveau ? Les médias sociaux reflettent exactement la même chose que ce que nous avons montré dans nos reportages.

Qu’envisagez vous de faire dans les jours qui viennent ?

Nous espérons obtenir un maximum de soutien interne et international afin de réouvrir nos médias. Nous faisons un gros travail de sensibilisation auprès d’institutions locales, internationales et d’ONG pour les droits de l’homme et la liberté de la presse ainsi qu’auprès des consulats de plusieurs pays. Human Rights Watch s’est déjà exprimé ainsi que le comité pour la protection des jounalistes (CPJ). L’ambassade américaine à Baghdad a émis un communiqué appellant au respect de la liberté et de l’indépendance de la presse. Nous appelons tous les acteurs, quel que soit leur niveau et leur influence sur le GRK, pour les inciter à laisser la presse travailler sans contraintes.

Etes-vous toujours sous mandat d’arrêt ?

Non. Mais ce n’est pas un problème de mandat. Il n’y a pas que l’Etat qui administre la « justice » autour de nous aujourd’hui. Ce n’est pas un mandat légal d’arrestation qui me pousse à me mettre à l’abri en ce moment.


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